Avec Le Misanthrope, Molière rompt avec un certain type
de comique inspiré de la farce. La comédie d’intrigue qui jusqu’alors l’a le
plus inspiré est écartée. Est-ce à dire que Molière ne cherche plus à faire
rire ? Telle est la lecture qu’on a souvent proposée de la pièce. Rappelons
nous la phrase de Musset sur Le Misanthrope « que lorsqu’on vient d’en rire, on
devrait en pleurer ». C’est une comédie de moeurs épurée de toute compromission
avec la farce, et Boileau écrira à propos du Molière des Fourberies de Scapin,
« je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope ». Comédie de moeurs et
réécriture du type du jaloux.
Le Misanthrope est une comédie de caractère, qui apporte
éclairages et développements sur les motivations et les traits moraux d’un
personnage. Dans le cas du Misanthrope, on se heurte d’emblée à un paradoxe. Un
misanthrope est un homme qui déteste la compagnie de ses semblables. Molière
n’est pas le premier à s’intéresser à un tel caractère, qui apparaît chez
Térence, chez Aristophane, chez Plutarque, chez Shakespeare. Mais l’originalité
de Molière est de l’avoir placé au centre du salon d’une coquette qui régente
la vie élégante de son temps. De plus, notre misanthrope est « atrabilaire »
c’est-à-dire la proie d’un dérèglement des humeurs, dominées par la bile noire
qui prédispose à l’isolement, à la tristesse et à la mélancolie érotique
(jalousie ou folie d’un amour insatisfait). Dans les faits, Alceste est
davantage colérique que mélancolique. Paradoxalement, l’atrabilaire est aussi
amoureux.
Avec Le Misanthrope, Molière s’éloigne de la farce, mais
aussi de la comédie d’intrigue qu’il affectionne. Les personnages, à
l’exception de Célimène et d’Eliante, ne sont pas liées par des relations
familiales - hapax dans toute la production molié-resque - mais par des
relations d’amour ou d’amitié construites autour de Célimène et d’Alceste. De
même, les noms des personnages appartiennent tous à un même registre romanesque
et galant ; ce qui suppose entre eux une égalité de condition. Le Misanthrope
s’inscrit davantage dans la tradition des comédies de moeurs, c’est-à-dire
l’étude du comportement de l’homme en société qui s’appuie sur les différences
de condition, de caractère et de comportement. Les paradoxes du caractère se
retrouvent dans la construction de l’intrigue. Alceste confesse son « faible ».
Il est amoureux d’une jeune coquette qu’il veut contraindre à l’épouser et à
quitter le monde. Mais des interruptions incessantes empêchent son dessein
qu’il formule à la scène 1 de l’acte I en quatre résolutions : épouser
Célimène, être sincère, fuir le monde et ne pas solliciter les juges dans son
procès. En fait, ces interruptions sont agencées par Alceste lui-même, qui est
son propre bourreau. La querelle avec Oronte l’éloigne de Célimène, son procès
l’oblige à partir précipitamment à la fin de l’acte IV ; il quitte la scène
avec Arsinoé à la fin de l’acte III et diffère la conversation avec Célimène.
Autre paradoxe : Alceste, misanthrope, est toujours
accompagné et jamais ne quitte seul la scène. Alceste s’inscrit dans la lignée
des personnages du jaloux, jaloux comique comme Sganarelle, et jaloux tragique
comme Dom Garcie de Navarre. Le jaloux de la farce est un barbon, un mari
obsédé de soupçons imaginaires, qui professe comme l’Arnolphe de L’Ecole des
femmes des diatribes contre le monde, dont il a tout à redouter. Le jaloux est
un doctrinaire assuré d’avoir raison. La querelle du doctrinaire et du
raisonneur sert d’acte d’introduction au Misanthrope, et Philinte de montrer à
Alceste combien son ridicule donne partout la comédie. Mais contrairement aux
jaloux de la farce ou d’autres comédies, la bizarrerie d’Alceste est tou-
chante, et attire l’amitié de Philinte, l’amour de Célimène, l’estime d’Oronte
qui l’élit pour son caractère singulier, celle d’Arsinoé et d’Eliante, la
sincère Eliante qui fait l’éloge de sa sincérité « noble et héroïque ». Ces
qualificatifs désignent la grandeur morale mais aussi sociale et générique du
personnage qui se rattache davantage à la seconde catégorie de jaloux, le
jaloux de la tragi-comédie, Dom Garcie de Navarre.
Molière, avec Le
Misanthrope de réécrire complètement le type du jaloux ébauché avec Dom Garcie
de Navarre, qui s’inscrit dans le genre tragi-comique. La pièce essuie un échec
cuisant. En effet, le jaloux porte normalement à rire. C’est du moins ainsi que
le conçoit la farce. Or le personnage du Prince ne peut être ridicule en
tragédie où il ne peut apparaître que dans son rôle politique et où l’intrigue
amoureuse est secondaire. Dans Le Misanthrope, Molière reprend des tirades et
des situations entières à cette pièce, mais ce qui y est ridiculisé, c’est le
ton d’Alceste et non pas son bon droit. Alceste accuse à juste titre mais son
langage est disconvenant par rapport au code galant auquel il veut s’attaquer.
On frôle alors le burlesque. Comme Dom Garcie avec Elvire, Arnolphe avec Agnès,
Alceste rêve de voir Célimène réduite à rien pour être en droit de la faire
exister de sa propre générosité. Le jaloux ne fonctionne pas tout seul. Il a
besoin de l’autre et des autres. Et la triade qu’il forme avec l’être aimé et
le reste de la société évolue. Ainsi, alors que Sganarelle (Ecole des maris) et
Arnolphe (Ecole des femmes) étaient confrontés à un objet socialement dépendant
d’eux et en passe de conquérir son indépendance, Alceste se trouve face à une
veuve, c’est-à-dire une femme indépendante, liée à lui, mais qui conserve son
indépendance en distribuant égales faveurs à tous ses amants. Alceste est plus
exigeant qu’Arnolphe et Sganarelle. Là où les barbons étaient prêts à se
contenter du corps, puisque le coeur était pris, Alceste veut s’emparer du
coeur et de l’âme, et aimerait n’avoir qu’à paraître pour vider le salon de
Célimène. Mais il est obligé d’en passer par le désir de Célimène.
La situation comique est complexe du fait que les
personnages sont égaux et libres. Célimène assume son indépendance par sa
coquetterie. Elle est d’autant plus hors d’atteinte qu’elle est innocente, et
consciente du double jeu qu’elle mène : elle réduit Alceste à la confusion de
sorte de n’avoir jamais à faire la preuve de son innocence. Cela provoque un
effet d’étonnement, un comique du revirement et de la contre-attente. Alceste
se conduit au contraire de ce qu’on attendrait. Dans une perspective morale, on
pourrait lire la pièce comme l’histoire d’un jaloux dans son bon droit, bafoué
par une coquette hypocrite qui l’oblige à demander pardon.
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