Poétique de Racine
— Tandis que Corneille paraît toujours ressentir un
secret dépit contre Aristote et ses commentateurs, Racine semble ne regarder
les règles de la tragédie que comme les conditions nécessaires du genre. Cela
tient à ce que la « crise morale » à laquelle Racine réduit toute sa pièce
acquiert par les trois unités, loin d'en être gênée comme les actions
historiques et implexes de Corneille, plus de concentration et de force.
— Racine choisit ses sujets dans la légende grecque ou
romaine : une fois, dans Bajazet, il s'inspire d'un fait contemporain, mais
lointain : deux fois, il a recours à la Bible.
— Tout son effort vise à rendre ce sujet vraisemblable :
c'est-à-dire, étant donné un certain dénouement tragique fourni par la
tradition, à le montrer, à le rendre nécessaire, par l'analyse approfondie des
passions humaines qui l'ont produit. Aussi l’action, en elle-même, est-elle
très simple. Entre l’exposition et le dénouement, aucun événement nouveau :
rien que le jeu des sentiments. C'est ce que Racine appelle : « faire quelque
chose de rien. »
— L'amour est, de toutes les passions, celle qui tient le
plus de place dans les pièces de Racine. Mais, pour ne pas tomber dans la
galanterie à la mode, Racine ne manque jamais de peindre l’amour jaloux. La
jalousie est le grand ressort tragique de son théâtre, comme la volonté celui
du théâtre de Corneille. Cependant, Racine n'a pas moins réussi dans l'analyse
de l'ambition politique, de l'amour maternel, de l'amour ingénu : mais, en
général, c'est l'amour tragique et jaloux qui mène l'action et qui provoque le
dénouement.
— De là, l'impression de vérité et de tristesse que
laisse le théâtre de Racine. Corneille, en exaltant l'énergie et la volonté,
nous amène à prendre confiance en nos propres forces ; Racine, en nous présentant
un Pyrrhus, un Oreste, une Hermione, une Roxane, un Mithridate, une Ériphile,
une Phèdre, jouets et victimes de passions violentes et cependant
vraisemblables, nous oblige à faire un retour sur notre faiblesse. Seule la
dignité des personnages et le recul de l'action peuvent rassurer les
spectateurs : à la lecture, nous sentons que cette tragédie serait, en
changeant les temps et les noms, le drame moderne réaliste et bourgeois.
Racine prosateur
— De Racine, nous avons des lettres de jeunesse, écrites
d’Uzès ; (1661-62), celles qu'il adresse à Boileau (1687-99), et enfin de
nombreuses lettres à son fils aîné. Elles sont toutes aussi attachantes par le
fond que par la forme.
Outre les lettres, nous avons de Racine un Abrégé de
l'histoire de Port-Royal, ouvrage qu'il composa vers la fin de sa vie, et qui
ne fut publié qu'au XVIIIe siècle : c'est un admirable mémoire d'avocat ; le
style en est simple, naturel, et d'une sincérité qui atteint souvent la grande
éloquence.
— D'autre part. Racine nous a laissé quelques fragments
de son Histoire de Louis XIV ; la plus grande partie de cet ouvrage, composé en
collaboration avec Boileau et Valincour, fut détruite par un incendie.
— Enfin, parmi les discours académiques de Racine, il
faut citer celui qu'il prononça à la réception de Thomas Corneille (1684).
Jamais on n'a mieux parlé du grand Corneille.
Style de Racine
Le style de Racine, auteur tragique, donne en général une
impression d'harmonie, de justesse, de naturel. Mais c’est au théâtre qu’il faut
le juger. Là on s’aperçoit que le style de Racine est plus varié que celui de
Corneille : chaque personnage y parle le langage de son caractère et de sa
situation. Dans les passages d'exposition ou de galanterie, il y a parfois trop
d'élégance, ou du moins on la sent : dans les scènes où le poète fait parler la
passion toute pure, c'est la nature même que l'on croit entendre, et jamais
aucun poète n'a réalisé à ce point l’art de se l'aire oublier lui-même.
[Source : Charles-Marc Des Granges, Les Grands écrivains
français des origines à nos jours, Librairie Hatier, 1900]
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