viernes, 11 de marzo de 2016

Racine

Poétique de Racine

— Tandis que Corneille paraît toujours ressentir un secret dépit contre Aristote et ses commentateurs, Racine semble ne regarder les règles de la tragédie que comme les conditions nécessaires du genre. Cela tient à ce que la « crise morale » à laquelle Racine réduit toute sa pièce acquiert par les trois unités, loin d'en être gênée comme les actions historiques et implexes de Corneille, plus de concentration et de force.

— Racine choisit ses sujets dans la légende grecque ou romaine : une fois, dans Bajazet, il s'inspire d'un fait contemporain, mais lointain : deux fois, il a recours à la Bible.

— Tout son effort vise à rendre ce sujet vraisemblable : c'est-à-dire, étant donné un certain dénouement tragique fourni par la tradition, à le montrer, à le rendre nécessaire, par l'analyse approfondie des passions humaines qui l'ont produit. Aussi l’action, en elle-même, est-elle très simple. Entre l’exposition et le dénouement, aucun événement nouveau : rien que le jeu des sentiments. C'est ce que Racine appelle : « faire quelque chose de rien. »

— L'amour est, de toutes les passions, celle qui tient le plus de place dans les pièces de Racine. Mais, pour ne pas tomber dans la galanterie à la mode, Racine ne manque jamais de peindre l’amour jaloux. La jalousie est le grand ressort tragique de son théâtre, comme la volonté celui du théâtre de Corneille. Cependant, Racine n'a pas moins réussi dans l'analyse de l'ambition politique, de l'amour maternel, de l'amour ingénu : mais, en général, c'est l'amour tragique et jaloux qui mène l'action et qui provoque le dénouement.

— De là, l'impression de vérité et de tristesse que laisse le théâtre de Racine. Corneille, en exaltant l'énergie et la volonté, nous amène à prendre confiance en nos propres forces ; Racine, en nous présentant un Pyrrhus, un Oreste, une Hermione, une Roxane, un Mithridate, une Ériphile, une Phèdre, jouets et victimes de passions violentes et cependant vraisemblables, nous oblige à faire un retour sur notre faiblesse. Seule la dignité des personnages et le recul de l'action peuvent rassurer les spectateurs : à la lecture, nous sentons que cette tragédie serait, en changeant les temps et les noms, le drame moderne réaliste et bourgeois.

Racine prosateur

— De Racine, nous avons des lettres de jeunesse, écrites d’Uzès ; (1661-62), celles qu'il adresse à Boileau (1687-99), et enfin de nombreuses lettres à son fils aîné. Elles sont toutes aussi attachantes par le fond que par la forme.
Outre les lettres, nous avons de Racine un Abrégé de l'histoire de Port-Royal, ouvrage qu'il composa vers la fin de sa vie, et qui ne fut publié qu'au XVIIIe siècle : c'est un admirable mémoire d'avocat ; le style en est simple, naturel, et d'une sincérité qui atteint souvent la grande éloquence.

— D'autre part. Racine nous a laissé quelques fragments de son Histoire de Louis XIV ; la plus grande partie de cet ouvrage, composé en collaboration avec Boileau et Valincour, fut détruite par un incendie.

— Enfin, parmi les discours académiques de Racine, il faut citer celui qu'il prononça à la réception de Thomas Corneille (1684). Jamais on n'a mieux parlé du grand Corneille.

Style de Racine

Le style de Racine, auteur tragique, donne en général une impression d'harmonie, de justesse, de naturel. Mais c’est au théâtre qu’il faut le juger. Là on s’aperçoit que le style de Racine est plus varié que celui de Corneille : chaque personnage y parle le langage de son caractère et de sa situation. Dans les passages d'exposition ou de galanterie, il y a parfois trop d'élégance, ou du moins on la sent : dans les scènes où le poète fait parler la passion toute pure, c'est la nature même que l'on croit entendre, et jamais aucun poète n'a réalisé à ce point l’art de se l'aire oublier lui-même.


[Source : Charles-Marc Des Granges, Les Grands écrivains français des origines à nos jours, Librairie Hatier, 1900]

No hay comentarios.:

Publicar un comentario